Des évaluations nationales post-bac et post-licence pour répondre à la dimension nationale de Parcoursup et Monmaster
Parcoursup et Monmaster, des plateformes perçues comme des usines à gaz non exemptes de dysfonctionnements
Depuis 2018, la plateforme en ligne Parcoursup permet aux bacheliers français de candidater à une grande majorité des formations supérieures françaises ouvertes au niveau baccalauréat et à ces formations de sélectionner, de classer et d’appeler leurs candidats. Depuis 2023, sa jumelle, la plateforme Monmaster, remplit les mêmes fonctions au niveau master.
Ces processus d’orientation et de sélection nationales relativement récents répondent à plusieurs objectifs louables :
Donner accès au maximum de formations françaises post-bac et de master selon un processus unique, standardisé, transparent et synchronisé,
Favoriser la mobilité géographique, disciplinaire, inter-établissements, promouvoir la répartition des étudiants sur tout le territoire et ainsi optimiser leurs chances d’obtenir une place dans une formation de leur choix.
De leur ouverture à la phase d’admission complémentaire, les campagnes annuelles de ces plateformes s’étalent sur six mois environ, de février à juillet. Schématiquement, deux mois sont consacrés à la préparation et au dépôt des nombreuses candidatures, incluant la rédaction de lettres de motivation et la préparation des documents complémentaires spécifiques à chaque établissement. Deux autres mois sont consacrés à l’évaluation et au classement des dossiers de candidature par les établissements. Enfin, les deux derniers mois sont dédiés à l’affectation des candidats, c’est-à-dire au « dépilage » des listes complémentaires de candidats et à la prise en compte des sélections par les formations recrutant hors plateforme, en deux phases successives. En ce qui concerne Monmaster, que je pratique en tant que directeur de département de masters, la phase d’évaluation et de classement des dossiers de candidature représente une charge de plus en plus lourde pour les enseignants-chercheurs à mesure du nombre toujours croissant de dossiers à évaluer, pour un « rendement » très faible compte tenu du très fort taux de désistement des candidats classés résultant du grand nombre de candidatures déposables sur la plateforme.
Cet étalement des campagnes sur le deuxième semestre de Terminale et de troisième année de licence perturbe considérablement l’apprentissage. En effet, pratiquement aucune évaluation effectuée durant ce semestre n’est prise en compte dans les dossiers de candidature, ce qui démobilise considérablement les étudiants de Terminale comme de licence. Ce délaissement est amplifié par la préparation de nombreux concours de recrutement post-bac ou au niveau master qui se tiennent durant ce même semestre.
Et chaque année depuis leur mise en place, nous sommes informés par nos réseaux personnels ou les médias de résultats incompréhensibles de ces plateformes, d’orientations ubuesques, de dysfonctionnements scandaleux, ou de situations dramatiques d’absence de proposition d’affectation.
Ces plateformes sont finalement perçues par les candidats et les établissements comme des usines à gaz très consommatrices de leur énergie, lentes, perturbantes, et non exemptes de dysfonctionnements.
De ce fait, de nombreuses formations privées sélectionnant hors plateformes dans des délais très courts sont apparues ces dernières années, tant au niveau post-bac qu’au niveau master, répondant ainsi aux angoisses des candidats et de leurs familles relatives à la lourdeur des plateformes nationales et à la longue attente, ainsi qu’au caractère peu prédictible et en apparence arbitraire de leurs résultats.
Certains établissements recrutant via les plateformes les contournent même en garantissant officieusement à leurs meilleurs étudiants une place en amont de la campagne pour mieux les retenir et sécuriser leur recrutement. Côté post-bac, cette pratique impliquant à l’époque un célèbre lycée privé du 6e arrondissement de Paris avait défrayé la chronique en 2024. Côté master, cette pratique m’a aussi été révélée cette année par une candidate issue d’une université parisienne qui m’a dit avoir reçu de la part de son établissement d’origine la garantie d’une place en master bien avant le début de la campagne.
Comment pourrait-on améliorer ces dispositifs au demeurant intéressants, à savoir réduire leur durée et leur impact sur l’apprentissage et améliorer leur fiabilité ?
Une contradiction entre des processus et de sélection nationale et des évaluations locales
Une caractéristique commune à ces deux processus de sélection nationale est qu’un dossier de candidature est constitué quasi exclusivement de résultats d’évaluations locales, c’est-à-dire conçues et évaluées par l’établissement d’origine du candidat.
Parcoursup
Concernant l’orientation post-bac, la combinaison de l’étalement de la campagneParcoursup et du démantèlement ultime du baccalauréat induit par la réforme Blanquer du lycée (lire mon billet La réforme Blanquer du bac : anatomie d’un désastre) a en effet conduit à ce qu’à l’exception du français et de la spécialité abandonnée en terminale, les notes entrant en compte dans la constitution du dossier de candidature d’un lycéen sur Parcoursup soient toutes issues d’évaluations locales en contrôle continu, dont le degré d’exigence dépend fortement de son établissement (la mise en place en 2026 d’une épreuve anticipée de mathématiques en Première servant précisément à bénéficier d’une évaluation nationale du niveau en mathématiques des lycéens s’avère néanmoins trop peu discriminante pour être vraiment utile).
Pour pallier cette valeur locale des évaluations, les commissions de sélection peuvent prendre en compte les performances au baccalauréat des cohortes précédentes d’élèves de l’établissement d’origine pour « corriger » leur évaluation des dossiers de ceux qui les suivent. Cette pratique est néanmoins problématique car la correction à apporter est stigmatisante et manque de précision, donc est sujette à défiance. La suppression de l’établissement d’origine dans le dossier de candidature a d’ailleurs été évoquée dans un rapport parlementaire au nom de l’égalité des chances début 2026. Certains établissements d’élite manient même deux échelles de notation, une notation sévère pour préparer les lycéens aux exigences académiques des études supérieures et une notation plus indulgente à destination de Parcoursup pour ne pas désavantager leurs étudiants par rapport à ceux d’autres établissements notés de manière plus indulgente.
Une autre pratique consiste à considérer aussi le rang du candidat au sein de sa classe (ou sa note par rapport à la moyenne de sa classe). Il en résulte qu’à capacités égales un lycéen en milieu de peloton au sein d’un établissement d’élite est désavantagé par rapport à un lycéen en tête au sein d’un établissement aux performances nationales médiocres. Eviter les très bons lycées pour augmenter ses chances d’obtenir certains établissements prestigieux pour ses études supérieures constitue même une stratégie de biaisement communément reconnue et adoptée par les lycéens les plus pro-actifs.
Le caractère local des évaluations induit donc bon nombre de dysfonctionnements, corrections et contre-mesures extrêmement discutables.
Une autre conséquence négative de la valeur locale des évaluations entrant compte dans le dossier de candidature est que l’évaluation et le classement des dossiers de candidature sur Parcoursup ne peuvent pas être automatisés par les établissements en classant tous leurs candidats « en un clic », comme cela serait le cas si les évaluations des lycéens étaient nationales, comme en Chine par exemple. Cela nuit considérablement à la fiabilité et à la rapidité du processus de sélection et de classement.
On pourrait rêver que les notes des épreuves nationales du baccalauréat puissent être utilisées pour classer les candidats à l’entrée dans l’enseignement supérieur (lire mon billet Propositions pour un lycée rasséréné et un bac régénéré), ce qui lui permettrait de retrouver une utilité et permettrait de le re-muscler. Malheureusement les épreuves se déroulent bien après la clôture des candidatures sur Parcoursup et le niveau d’exigence est actuellement tellement faible que le bac est cantonné à un rôle d’exeat du secondaire et n’est plus un passeport pour l’enseignement supérieur.
C’est précisément pour bénéficier d’évaluations communes à tous leurs candidats que de nombreux établissements organisent chaque année des concours nationaux propres ou communs, qui s’égrènent durant le deuxième semestre de Terminale : Advance, Geipi-Polytech, INSA, Access, Sésame... pour un coût global non négligeable supporté par les candidats.
Monmaster
Concernant l’orientation post-licence, c’est exactement le même problème, pour des raisons plus compréhensibles : le contenu et le degré d’exigence des évaluations dans chaque discipline sont en effet propres à chaque université. Corrélativement, il n’y a pas d’examens nationaux de fin de licence similaires au baccalauréat, donc ni de programme contractuel national ni de niveau de référence dans aucune discipline. Deux dossiers de candidature en master d’étudiants issus d’établissements différents ne sont donc pas quantitativement comparables. Par conséquent, leur classement nécessite aussi d’analyser d’autres informations qualitatives, comme l’établissement d’origine et le détail des enseignements suivis par le candidat. Cette évaluation manque d’autant plus de précision que les anciens étudiants issus de ces établissements sont rares. L’évaluation et le classement des candidatures à l’entrée en master ne peuvent donc pas être non plus automatisés, demandent beaucoup de temps aux équipes pédagogiques, et ne sont pas exempts de biais.
Plaidoyer pour la mise en place rapide d’épreuves nationales automatisées pour les bacheliers et licenciés
La proposition
Je propose qu’après avoir émis leurs vœux d’orientation, les étudiants de Terminale et de troisième année de licence passent sur quelques jours de mai-juin (c‘est-à-dire à la fin de leur période d’apprentissage) un certain nombre d’épreuves disciplinaires à la fois nationales et corrigées de manière automatique : d’une part, leur dépouillement serait très rapide ; d’autre part, la banque de notes d’évaluations communes à tous les candidats ainsi constituée permettrait à chaque établissement recrutant sur ParcourSup ou Monmaster de sélectionner et de classer « en un clic » ses candidats de manière égalitaire. Ce traitement automatisé des candidatures et l’implémentation des classements par les établissements dans Parcoursup ou Monmaster pourraient être très rapides. Ainsi, la durée combinée des évaluations nationales et de la sélection par les établissements pourrait être vraisemblablement réduite à deux semaines, contre deux mois actuellement pour la seule phase d’examen, de sélection et de classement des candidatures.
Cette automatisation du traitement des candidatures n’empêcherait pas chaque établissement de les évaluer de manière spécifique en leur attribuant une note selon une formule propre, combinant par exemple des seuils de performance dans des discipline-clés et une moyenne pondérée des disciplines importantes pour la formation envisagée. Rien n’empêcherait non plus les établissements d’intégrer dans leur processus de sélection et de classement des notes à valeur locale, un entretien, ou une évaluation qualitative des dossiers tangents, au prix d’un allongement possible de leur durée.
L’enjeu est de pouvoir mettre en œuvre des processus d’évaluation à la fois nationaux et automatisés pour garantir que la durée de la séquence d’évaluation nationale et de sélection nationale soit suffisamment courte pour permettre :
aux étudiants d’être évalués de manière égalitaire et non biaisée et ce à la fin de leur année académique,
aux établissements de terminer leur orientation avant l’été.
Quelles épreuves ?
Quel type d’épreuves pourrait-on envisager ? Dans l’immédiat, des QCM propres à chaque discipline, conçus chaque année par des équipes pédagogiques nationales dédiées, imprimés puis dépouillés automatiquement par lecteur optique, permettraient d’évaluer de manière satisfaisante et sûre les connaissances et certaines compétences des étudiants. Le coût de mise en place et de fonctionnement annuel de ces évaluations nationales synchronisées et de leur traitement serait mineur comparé au coût estimé du baccalauréat (1,5 milliard d’Euros) : équipement des centres d’examen (lycées, universités) en lecteurs optiques de QCM, coût de l’implémentation et de la mise en œuvre annuelle du traitement informatisé des données, rétribution des équipes pédagogiques nationales produisant les QCM.
Bien que les QCM ne soient pas la panacée de l’évaluation, rappelons qu’ils sont déjà utilisés depuis longtemps pour la sélection en médecine et à la maturité (baccalauréat) suisse. L’intérêt de cette proposition réside dans le caractère égalitaire de ces évaluations nationales, donc communes à tous les étudiants. Cet atout peut être considéré comme compensant largement le caractère fruste de ce mode d’évaluation. Un autre atout de cette proposition est sa simplicité technique qui permettrait sa mise en œuvre rapide. Des épreuves-pilotes pourraient être organisées un à deux ans après décision et un déploiement national pourrait s’opérer un an après.
Dans un second temps, on pourrait imaginer des épreuves pilotées et corrigées par l’IA avec éventuellement des questions s’adaptant aux réponses des étudiants pour tester plus finement leurs compétences et identifier leurs lacunes plus précisément que des QCM figés. Une évaluation par IA de productions rédigées est probablement envisageable à court terme. L’évaluation par IA de productions mathématiques est déjà testée actuellement. Ceci dit, la mise en œuvre synchrone à l’échelle nationale d’outils informatiques individuels qu’impliquerait l’organisation d’épreuves nationales sur ordinateur nécessiterait de tels niveaux de fiabilité, de surveillance et de sûreté informatique qu’elle est illusoire dans l’état actuel.
Avantages collatéraux
Plusieurs avantages collatéraux de ces évaluations nationales annuelles communes à tous les candidats peuvent être identifiés :
Elles permettraient de normer, donc d’homogénéiser les programmes des licences, comme le fait le baccalauréat pour la formation du secondaire.
La conception de ces évaluations nationales (programmes, modalités) serait une occasion bienvenue d’un travail réflexif de la communauté universitaire sur les prérequis à l’entrée du supérieur et des masters et sur les intersections entre disciplines.
Leurs résultats pourraient être exploités pour suivre l’évolution du niveau académique des cohortes d’étudiants français dans de nombreuses disciplines post-bac et au niveau bac+3. Ceci permettrait d’évaluer non seulement l’impact des réformes et choix pédagogiques mais aussi la valeur pédagogique ajoutée des formations délivrées par les établissements d’enseignement supérieur, publics comme privés.
Elles permettraient aussi de rendre plus lisibles les connaissances et certaines compétences des étudiants aux yeux de la société civile.
Elles permettraient d’évaluer plus précisément les acquis des « candidats libres », des candidats au cursus mal cerné par les commissions de sélection en master (comme les titulaires d’un BUT), ou de ceux en reprise d’études après une longue interruption, ainsi que des étudiants issus d’établissements étrangers (au moyen de versions anglaises des QCM), notamment ceux effectuant une mobilité courte (programme Erasmus).
La simplification de l’évaluation des dossiers de candidature permis par l’usage de ces évaluations nationales conduirait probablement les établissements à réduire leurs exigences concernant les dossiers de candidature. En effet, nombre d’exigences sont actuellement pensées pour limiter le nombre des candidatures par défaut, compte tenu du caractère très chronophage de leur évaluation. Il en résulterait probablement une simplification des dossiers de candidature.
L’exploitation de ces évaluations communes à tous les candidats conduiraient à ce que les résultats de l’orientation et de la sélection par les établissements soient mieux acceptés par les candidats et que le sentiment d’opacité, d’arbitraire et d’injustice régresse.
Probablement beaucoup d’établissements privés renonceraient à leurs concours propres et demanderaient à profiter de cette banque commune d’évaluations, dont l’usage pourrait leur être facturé. La charge de travail des étudiants associée à leur orientation serait ainsi allégée.
Pour conclure, en permettant de comparer rapidement et quantitativement les dossiers de candidature des étudiants à l’aide d’indicateurs égalitaires, ces évaluations nationales automatisées mises en place en fin de Terminale et de licence constitueraient un vrai moyen de simplification du travail de la communauté de l’enseignement supérieur, de réduction des biais d’évaluation, de promotion de la mobilité inter-établissement au niveau master et d’émancipation des étudiants en les affranchissant de la réputation de leurs lycées et universités d’origine. Et bien que relativement frustes, ces évaluations pourraient être mises en place simplement et rapidement. Cette proposition est d’autant plus simple à mettre en place qu’elle ne requiert aucune réforme ou changement de fonctionnement de l’enseignement secondaire.


